Miller auteur de Lacan
Nathanaël Majster - ajouté le 2005-04-14
Dans L'avenir dure longtemps (Stock, 1992, pages 200-201), Louis Althusser livre un souvenir intéressant, insuffisamment relevé et dont les prolongements sont insoupçonnés pour l'uvre de Lacan.
Ce souvenir date de 1965, Althusser et ses élèves sont au travail sur le Capital, travail qui deviendra "Lire le Capital". Laissons-lui la parole : "Nous travaillâmes sur le texte du Capital pendant tout l'été. Et à la rentrée ce fut Rancière qui, à notre grand soulagement, accepta d'en essuyer les plâtres. Il parla trois fois deux heures avec une précision et une rigueur extrêmes. Je me dis encore que sans lui rien n'eût été possible. On sait comment se passent les choses dans ces cas. Quand le premier exposant parle et aussi longtemps et minutieusement, les autres en font leur profit pour le compte de leur propre travail. C'est ce que je fis pour mon propre compte, et je reconnais hautement ce qu'en cette circonstance j'ai dû à Rancière. Après Rancière tout était facile, la voie était ouverte et bien ouverte, et ouverte dans les catégories où nous pensions alors, après un cours que j'avais fait sur Lacan et où Miller était intervenu pour annoncer une "découverte conceptuelle" : celle de "causalité métonymique" (ou cause absente), qui devait provoquer un drame. L'année s'écoula : le plus fort d'entre nous, Duroux, n'ouvrit pas la bouche. Mais quand Miller rentra en juin 1965 de Rambouillet, il lut les ronéotypés des interventions et découvrit que Rancière lui avait "volé" son concept personnel de "causalité métonymique". Rancière souffrit terriblement de cette imputation. Les concepts ne sont-ils pas à tout le monde ? C'était bien mon avis, mais Miller alors ne l'entendait pas de cette oreille. Je ne conte pas cet incident ridicule pour accabler Miller, il faut bien que jeunesse se passe [] Mais l'année finit très mal : je ne sais par quelle dialectique c'est moi-même qui finis, à la place de Rancière, par être accusé par Miller de lui avoir volé son concept de "causalité métonymique". Dieu merci pour lui, Rancière était ainsi mis de côté dans cette affreuse affaire".
Cette affaire est saisissante. Un an avant la parution des Écrits qui diffusera les notions de causalité psychique et de métonymie, Miller s'était déjà attribué la propriété des concepts de Lacan et accuse violemment son condisciple, puis son maître, Althusser, de lui avoir volé ce "concept". Althusser le voit bien, les concepts n'appartiennent à personne, ce que évidemment Lacan soutenait (il allait même plus loin en niant la notion même de propriété intellectuelle et en créant Scilicet, revue d'articles non-signés). Foucault également, qui fit une fameuse conférence le 22 février 1969 sous le titre "Qu'est-ce qu'un auteur ?" (Dits et Écrits 1954-1969, Gallimard, 1994), qui critiquait radicalement la notion d'appropriation que crée la notion d'auteur, ainsi que le rapport d'attribution et la fonction même de l'auteur (l'unité de l'auteur).
Donc :
- Appropriation par Miller des inventions lacaniennes
- Retournement de cette opération par l'imputation de cette appropriation à d'autres, lui-même devenu la victime.
Cette opération se solde ainsi :
- Le débat entre philosophes (qualité argumentative et vivacité du travail) se trouve déplacé sur le terrain du scandale et de l'accusation ; L'incapacité dans le travail se résout par la voie de l'affrontement ;
- Rancière (préféré par Althusser) souffre et doit se justifier, tandis que Miller joue les victimes qu'il faut calmer ;
- Miller a inventé un concept de Lacan ;
Cette dernière proposition est l'un des noyaux du rapport de Miller à l'oeuvre de Lacan. Pour parvenir à le saisir correctement un autre détour par le scandale est nécessaire.
En 1998-1999, une branche importante de l'École de la Cause freudienne a rompu avec Miller non sans les effusions dramatiques propres à ce groupe : lettres ouvertes, conversations, manipulations, déstabilisations etc., conduisant à la création par Colette Soler des "Forums du champ lacanien" regroupant derrière elle une centaine de psychanalystes.
Suivons le récit, par Colette Soler de l'origine de cette rupture (Lettre ouverte à JAM le 20 juin 1998) : "Le coup d'envoi de la série de péripéties récentes, ce fut l'accusation de plagiat portée contre moi, à la surprise générale, et notamment à la surprise de ceux-là mêmes qui me lisaient et m'écoutaient autant qu'ils vous lisaient et qu'ils vous écoutaient.[] Cette accusation, je la récuse et la tiens pour diffamatoire, aux recoupements près, inévitables et en outre généralisés et parfois réciproques dans une communauté de travail où tous ont la même référence aux textes de Jacques Lacan et où chacun enseigne pour transmettre. Vous m'avez dit récemment, lors d'une réunion de la section clinique, que ça continuait. L'exemple que vous m'avez donné m'a apporté une lueur sur un problème que je crois être d'attribution, et qui pourrait bien me faire plagiaire dès que je parle de Lacan. J'ai dites-vous, fait une conférence sur "Le psychanalyste comme symptôme", alors que c'est un titre que vous aviez utilisé à Buenos Aires [] Quelle solution pour ce genre de problème ? Dois-je cesser de me référer à tout texte de Lacan que vous avez commenté ? Et bien non, je ne rendrai pas à Miller ce qui est à Lacan [] On me parle d'un dossier. S'il y en a un qu'il sorte, je ne le crains pas. Encore faudrait-il qu'il ne se réduise pas à des bribes de citations avec lesquelles on peut toujours tout prouver, mais qu'il comporte des textes intégraux".
Là encore on relève que c'est l'utilisation commune dans le milieu des termes lacaniens qui est jugée comme un plagiat par Miller.
D'où peut venir la permanence de l'imputation millérienne de plagiat ?
La réponse ne doit pas être à rechercher bien loin. Sa position au regard de l'uvre de Lacan paraît relever précisément de l'abus qu'il reproche aux autres. Reprenons les passages de l'entretien accordé par ses soins à François Ansermet pour le Bloc-note de la psychanalyse en 1984.
Une phrase suffit à résumer la position de Miller : "Ayant toujours cosigné les contrats d'édition avec Lacan, j'ai juridiquement le statut de co-auteur", que l'on retrouve récemment dans la postface à "Lacan Même", opuscule publié par Sollers.
Pour ridicule qu'elle soit sur le plan juridique (le statut de co-auteur ne dépend pas d'une qualification contractuelle mais d'une analyse en substance de la collaboration et des apports respectifs), elle révèle parfaitement l'idée que Miller se fait de l'uvre dont il a la charge.
Etant arrivé comme un "prodige" dans le milieu : "j'ai eu, il faut le dire, d'emblée la réputation d'être celui qui comprenait Lacan", il décrit ainsi son travail : "Je crois que la différence entre mon travail et les tentatives précédentes, avortées, c'est évidemment que eux, voulaient compter pour quelque chose : le résultat, il faut bien le dire est peu utile. Compter pour rien c'est se mettre en position telle que je puisse écrire JE, et que ce JE soit celui de Lacan. () Et apparemment j'ai assez annulé particularité pour que Lacan adopte ce qui m'est particulier".
Comme on le voit le "JE" de Miller devient celui de Lacan, lui valant adoption en retour.
Mais pour pouvoir être également l'auteur, il faut que Lacan n'ait rien produit d'original Il peut ainsi déclarer tranquillement "Que peut-on dire du geste qui fonde une oeuvre sur un original qui n'existe pas ?", phrase qui fut reprise par ses soins dans un échange récent sur Oedipe.org.
Bref il est co-auteur ontologique de l'oeuvre de Lacan, tandis qu'il n'y a pas d'original de Lacan et que seul le travail millérien fonde cette uvre. J'exagère ? Lisez plutôt : "Je constate qu'un Séminaire ne rentre pas dans la comprenette générale qu'une fois que je l'ai établi. Je constate. Tant que ce travail, qui est de rédaction, mais surtout de logicisation, n'est pas fait hormis quelques grappillages ici et là, on ne l'attrape pas".
La logique millérienne est donc la suivante :
- l'oeuvre de Lacan n'existe que par lui
- c'est son oeuvre, le Sémillaire
- il est donc légitime à se plaindre des plagiats des termes lacaniens
- c'est un mouvement fort ancien, puisqu'en 1964 Miller n'avait transcrit aucun Séminaire.
"Qu'ai-je fait pour mériter le Miller ?" (Extrait d'un entretien récent avec Lacan, reproduit sans autorisation).
